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92e année

Larmes de crocodiles brevetées

Suite à l’annonce de la décision des États-Unis de soutenir la proposition de levée temporaire des brevets sur les vaccins Covid-19 faite à l’OMC par l’Inde et l’Afrique du Sud et les positions exprimées depuis lors par plusieurs responsables européens, se font entendre les cris d’orfraie des géants de l’industrie pharmaceutique. Si cette disposition exceptionnelle qui répond à une situation sanitaire mondiale tout aussi unique venait à être adoptée, elle permettrait à n’importe quelle entreprise pharmaceutique, partout dans le monde de produire le précieux remède et ainsi de réduire l’écart qui se creuse entre les pays riches à l’accès au vaccins facilité et les plus pauvres qui peinent si cruellement à remplir leurs seringues. Aux défenseurs de l’idée, qui mettent en avant les valeurs de solidarité, d’humanisme - si souvent mise en avant dans les projections utopistes d’un monde d’après sans doute voué in fine à ne devenir que le pâle reflet de celui d’avant - ainsi que leur volonté de privilégier la santé et la vie de toute la planète, les entreprises du médicament (Leem) se fendent d’un communiqué de presse pour expliquer que « la levée des brevets mettrait vraisemblablement en péril non seulement la disponibilité mais également la sécurité des vaccins administrés aux populations. Elle risque par exemple d’ouvrir la porte à l’entrée de vaccins contrefaits dans la chaîne d’approvisionnement mondiale […] Si elle venait à être approuvée par l’OMC, cette mesure rendrait donc en réalité encore plus difficile la lutte contre le coronavirus et ferait peser une grave menace sur la recherche sur les nouveaux variants et les pandémies futures », avant de se plaindre, sans aucune honte, du manque de considération qu’une telle décision représenterait pour « un secteur qui s’est mobilisé de façon exemplaire dans cette crise sans précédent ». Omettant au passage de préciser que certains d’entre eux ont reçu, selon The Lancet, des avances destinées à financer la recherche et la production des premières doses chiffrées à 1,5 milliard de dollars pour AstraZeneca et deux milliards pour Sanofi. De plus, Sur les trois premiers mois de 2021, le vaccin de Pfizer - développé en partenariat avec l’allemand BioNTech avec lequel il partage pour moitié les profits - a ainsi rapporté 3,5 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) au géant américain. Fort de ses résultats, Pfizer a revu à la hausse ses prévisions de croissance. Au lieu des 15 milliards de dollars anticipés pour l’ensemble de l’année, le groupe estime qu’il atteindra plutôt les 26 milliards de dollars pour son seul vaccin anti-Covid cette année, avec une marge bénéficiaire de 30 %. Quant à la capitalisation de BioNTech, elle s’élève à près de 43 milliards de dollars… Des chiffres qui donnent aux revendications de ces Big Pharma des allures de larmes de crocodiles difficilement acceptable.

Frédéric Chevalier