Qu’est-ce qui, partant de prémisses vraies, ou considérées comme telles, et obéissant aux règles de la logique, aboutit à une conclusion inadmissible ? En rhétorique, cela s’appelle un sophisme, joli mot dont le dictionnaire de l’Académie française nous fournit l’étymologie : « Emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec sophisma, habileté, adresse ; artifice, puis sophisme, lui-même dérivé de sophizein, devenir habile, expérimenté et, en mauvaise part, user de moyens frauduleux. » Allez, je suis bonne fille, je vous donne un exemple : « Un chat est un mammifère ; un chien est un mammifère ; donc, un chien est un chat. » Certes, illustré grâce à ces sympathiques boules de poils, le sophisme saute aux yeux. Mais si je vous dis : « La Cité internationale de la gastronomie est à Dijon. Vous critiquez la Cité internationale de la gastronomie. Donc, vous critiquez Dijon », le sophisme est moins bondissant. Et pourtant, c’en est un, et sert désormais de narratif officiel aux élus dijonnais contre qui ose questionner la Cité. Les (chétives) forces d’opposition du conseil municipal en ont fait les frais lundi 13 avril, accusées non seulement d’« abîmer Dijon » en osant remettre en question certains choix politiques quant à la CIGV, mais carrément traitées de « vautours » et de « charognards » sous les yeux éberlués et les esgourdes ébaubies des journalistes présents. Perso j’y étais, et à ce moment-là des débats, en un seul mot parce que je suis polie, je m’attendais à ce que les opposants en question se lèvent comme un seul homme, se drapent dans leur dignité et lèvent le camp en réclamant des excuses. Que nenni. Ils ont tous baissé la tête, accablés par le poids du sophisme, tandis que l’un d’eux murmurait, micro coupé : « On peut critiquer la Cité de la gastronomie et aimer Dijon. »
Ben oui qu’on peut et même qu’on doit, justement pour permettre à cet équipement qui est là et bien là de cesser d’être un scrupule, du latin scrupulus « petit caillou pointu qui agace le pied dans une chaussure », l’étymologie c’est quand même un sacré truc, et de devenir la locomotive des Champs-Élysées de la Bourgogne qui va de Dijon à Santenay en passant par Beaune, dont la Cité des Climats, soit dit au passage, n’affiche pas non plus des résultats aussi flamboyants que prévus. Et puisque cet édito est décidément placé sous les Hospices (ha ha), non les auspices de la genèse du langage, je souhaite rappeler que, petit 1, les « vautours » et les « charognards », par définition, ne s’intéressent qu’aux cadavres et que c’est donc enterrer avant l’heure la Cité que d’y associer ses contempteurs ; et que, petit 2, les « Champs-Élysées » désignaient dans l’Antiquité grecque puis romaine l’endroit des Enfers où séjournaient les âmes bienheureuses après la mort. La Cité étant bâtie sur un ancien hôpital, vous me direz, tout ça se tient. Peut-être qu’il faudrait se balader là-bas avec un bouquet de sauge, histoire de propager quelques fumées exorcistes. Et aussi un dictionnaire, ça peut servir…