Humeur

Liberté, égalité, digitalisation

Lecture 4 min
Emmanuelle de Jesus

Allez, avouons le. Sauf quand vraiment, VRAIMENT, ça plante, on est bien contents, depuis son salon, l’ordinateur sur un genou et le chat sur l’autre, de commander une carte grise, renouveler son passeport ou, pour les moins fortunés d’entre nous, vérifier d’un oeil mi-distrait, mi-consterné, sa déclaration de revenus pour constater que ce n’est pas encore cette année que l’on sera assujetti à l’IFI. Faire ses démarches administratives depuis son écran est devenu d’une telle banalité qu’on en oublierait presque les heures passées au siècle dernier, son petit dossier papier pieusement photocopié à la main, dans lesdites administrations où un(e) fonctionnaire forcément zélé(e) vous accueillait derrière un guichet, pendant que vous priiez in petto pour ne pas entendre que hélas, hélas !, il manque le Cerfa XD 4012 B madame-et-que-sans-ce-document-moi-je-peux-rien-faire-hein-Bernard (le collègue)-qu’on-peut-pas-réputer-complet-sans-le-XD 4012 B-Ah ben non Martine, on peut pas- vous-voyez-bien-revenez-quand-vous-aurez-le Cerfa-ah-non-je-peux-pas-vous-le-faire-ici.

Sauf que. Ce confort a un préalable, et même plusieurs, auxquels on ne pense même pas si on possède un minimum d’équipement numérique, un poil de facilité à s’en servir, et un peu de familiarité avec le langage administratif et l’ajout de pièces jointes, comme par exemple, un Cerfa XD 4012 B qu’on est allé télécharger sur un autre site. Et ceux qui en sont exclus, à savoir ceux qui ne possèdent pas les préalables cités plus haut, risquent fort de se retrouver au ban de la citoyenneté numérique et, au final, de la citoyenneté tout court si les pouvoirs publics n’y prennent garde. Ce devoir de vigilance est pointé avec beaucoup de justesse par les conseillers de la Chambre régionale des comptes BFC puisque c’est cette institution, basée à Dijon, qui a piloté dans le rapport annuel de leur grande soeur la Cour des comptes, le chapitre consacré à l’équité numérique dans le marigot de la digitalisation des démarches administratives. Une synthèse passionnante, bourrée de chiffres, car à la Chambre régionale des comptes on affirme et on recommande sur la foi d’enquêtes, de statistiques et de mises en perspective, on n’est pas des marioles. Passionnante et inquiétante aussi : ainsi que le dit Emmanuel Roux, le président de la CRC BFC, « ce rapport n’est pas un signal d’alarme. On dit qu’il y a beaucoup de choses positives qui se font et beaucoup de choses qui ont amélioré la relation à l’administration, mais pour ceux dont ce n’est pas le cas, il y a potentiellement le risque d’une dégradation et donc d’alimenter ce sentiment de défiance, ce sentiment d’abandon dont on sait aujourd’hui qu’il nourrit aussi des postures, je dirais, très protestataires... ».

C’est dit avec la prudence qui s’impose à cette vénérable institution, mais c’est quand même dit. Le diable se cache dans les détails, professe le proverbe. Peut-être même qu’on peut le trouver dans le désespoir ressenti par les exclus du numérique, qui cherchent sans y parvenir à télécharger le p*** de Cerfa XD 4012 B pour se sentir des citoyens comme les autres et ne pas céder aux sirènes des discours manichéens des « élites contre les petits » discours servis par ceux là-mêmes qui se goinfrent sur le dos de la République. Hein, Bernard ?