Il n’aura échappé à personne que l’on vit actuellement une période « de grand trouble dans les esprits » comme la qualifie élégamment un mien ami, helléniste accompli. Je vous passe les débats sur l’IA qui ravage les rangs des journalistes, (j’avoue cela me donne pas mal de suées)(pas seulement pour mon emploi, mais aussi pour la démocratie) et j’en arrive à la prochaine présidentielle et les scores de la dame des Hauts-de-France dans les sondages, pas vraiment la meilleure chose pour faire baisser la température... Nous sommes donc tous troublés, mais certains plus que d’autres, par exemple : le service public français.
Acte 1 : Adèle Haenel, comédienne talentueuse qui a tourné le dos au cinéma pour dénoncer sa tolérance complice envers les agresseurs sexuels (et a choisi de politiser ce départ) dénonce sur France 5 à la fin de La Grande Librairie dont elle est l’invitée, dans une « Carte blanche » inscrite dans l’émission, le génocide commis à Gaza par Israël, avec la complicité de la France. Dans le replay de l’émission, cette partie est censurée, car la prise de parole d’Adèle Haenel, non prévue dans ces termes, n’a pas permis à la production « de lui apporter un contradicteur ».
Acte 2 : la rédaction de France Inter se met en grève pour dénoncer l’arrivée du journaliste Charles Sapin, n°2 du journal d’extrême-droite Valeurs Actuelles, à qui il est offert un temps d’antenne éditorial le dimanche matin. Petit précis journalistique : Carte blanche et éditorial désigne exactement la même chose : une expression libre sans contradicteur.
Alors, je pose la question, comme dirait PP, dont on peut imaginer qu’il partagerait plus volontiers son déjeuner avec Charles Sapin qu’avec Adèle Haenel : est-on dans les deux cas, face à de la censure ? Et là, merci Alice de Rochechouard, clairvoyante productrice de Le Phil d’actu, podcast qui passe l’actualité au tamis des philosophes et me fournit la trame de ce que je vous expose ici : la seule censure ici est celle qui a frappé Adèle Haenel. Ce qu’a dit la jeune femme repose sur des faits : oui, il y a un génocide en cours à Gaza, perpétré par l’État d’Israël. Et oui, des enquêtes de journalistes qui ne s’appellent ni Claude, ni ChatGPT, ont prouvé que la France fournit des armes aux armées de Benjamin Netanyahou. La prise de parole politique d’Adèle Haenel repose sur des faits et aucun contradicteur de bonne foi ne pourrait le nier.
Venons-en à présent au cas de Charles Sapin. Le journal dont il vient donc exposer la ligne éditoriale pendant qu’à la régie on va boire un café, a, par exemple, caricaturé une député noire en esclave chaînes au cou et répète à qui mieux mieux que l’immigration plombe les finances françaises. Les études les plus récentes de l’OCDE, pas vraiment des rigolos, montrent scientifiquement que 1€ versé à un immigré rapporte 0,88€ de reversements à l’État (TVA, cotisations etc) contre 0,93€ pour un citoyen français. Voilà ce qu’un contradicteur aurait pu rétorquer à Charles Sapin si le service public avait jugé utile d’en fournir un, au lieu d’essayer de se faire bien voir de la peut-être prochaine Présidente.
D’autres ont pu s’étonner, au nom de la liberté d’expression, que la parole de Charles Sapin soit motif de grève sur une radio « payée par nos impôts ». Alors là, merci Alice et surtout merci Karl Popper qui expose que toutes les paroles ne se valent pas et qu’il ne faut pas confondre pluralisme et relativisme. Viendrait-il à l’esprit de la direction de France 5 ou de France Inter d’inviter un platiste comme contradicteur de l’astronaute Sophie Adenot ? Le choix ici de couper dans un replay, là de laisser dire, est donc non seulement une censure mais aussi une tolérance coupable. Or, comme l’écrivit Popper « la tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux… Nous devons donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. »
On s’en reparle au lendemain du second tour, si l’IA, avalant et recrachant des contenus racistes et fallacieux, n’a pas pris ma parole...