Humeur

Un remède aux malheurs du monde

Lecture 4 min
Emmanuelle de Jesus

Youpi, c’est les vacances ! Rangée cette année dans le camp des juilletistes, je m’apprête à partir quelques jours en congé. Merci Léon Blum et les mobilisations ouvrières de 1936, les congés payés qui nous semblent aller de soi en 2026 étaient, il y a 90 ans, une sorte de miracle pour les classes populaires, pensez-y avant de râler dans les bouchons sur l’A7. Pendant quelques jours, je pourrais, luxe inouï le reste de l’année, mettre en pause la consommation effrénée de médias de tous genres. Et au lieu d’être, profession oblige, plongée dedans jusqu’aux naseaux, je ne serais atteinte que par le ressac des malheurs du monde, comme me l’avait joliment dit un moine de Cîteaux qui voyait, dès Laudes, affluer les déclassés et les déboussolés de la terre en quête d’un peu de consolation.

La consolation, voilà un joli mot et un beau concept. Car je ne doute pas qu’entre mon hamac et la sieste postprandiale, les horreurs continueront de tourner en boucle sur les chaînes et les réseaux que je m’interdirais de regarder. Guerre par-ci, morts par-là, petites phrases assassines, et pitoyables tentatives pour accrocher son quart d’heure de gloire avec beaucoup d’IA pour rendre ça rigolo… Je sais que tout ça fermente et finira par exploser et, dois-je le dire, cela m’affecte au-delà du raisonnable. Alors : la consolation.

La consolation, pour moi, fière représentante de la génération X, ce sont les livres : de vieux copains fatigués, lus et relus à en faire péter la tranche, ou des auteurs dont j’ai hâte de découvrir la voix. La littérature m’est si chère, si émotionnellement nécessaire, que j’emporte avec moi certaines phrases comme d’autres un grigri. « Cette petite grande âme venait de s’envoler » du père Hugo, et je vois distinctement un petit moineau filant vers les cieux s’échappant du corps troué de balles de Gavroche. Faites-moi lire le moment où Bataille, le vieux cheval de la mine de Germinal, qui n’a pas vu le jour depuis dix ans, renifle Trompette, le poulain qu’on vient de descendre au fond, et reconnaît sur lui « la bonne odeur du grand air, l’odeur oubliée du soleil dans les herbes », et se met à hennir : « C’était la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort » et je pleure sur l’épaule de ce bon vieux Zola.

Oh, Atticus Finch, Scout et Jem ! Oh Dalva, Julip ou Jane Eyre ! Oh, Un privé à Babylone ! C’est de la chiale, oui, mais de la chiale heureuse, car ça me console un peu de savoir que cette humanité bien laide sait, aussi, exprimer des choses aussi universellement belles. Et là, je me dis : cette génération de gamins qui sont nés avec un smartphone dans une main, qu’est-ce qui les consolera ? Quel TikTok, Reel ou Snap leur apportera suffisamment de force, d’étreinte intime avec leur monde intérieur, suffisamment d’émotion pour faire barrage au flot de laideur, de violence et de haine dont notre monde ne cesse de les abreuver ?

Franchement, je les plains avant de leur souhaiter de croiser un jour un romancier, poète ou dramaturge, réalisateur, peintre, calligraphe ou danseur, chanteur ou philosophe, qui deviendra, quand ils en auront besoin, un vieux copain fatigué sur l’épaule duquel ils pourront pleurer de bonheur. Sur ce, je vous laisse, j’ai congé. Et j’ai rendez-vous avec Martin Eden. À dans quelques jours et surtout… passez du temps avec vos copains !