Humeur

Urbi et orbite

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Emmanuelle de Jesus

Ce dimanche 5 avril 2026 à 12h, jour de Pâques, le pape Léon XIV (toujours sur la chaire de Saint-Pierre à l’heure où j’écris ces lignes, je me dédouane de toute dinguerie durant ce week-end pascal) donne la bénédiction solennelle Urbi et Orbi depuis le balcon central de la basilique Saint-Pierre de Rome. Le Saint-Père bénit les fidèles et accorde l’indulgence plénière, « pour la ville et pour le monde », ne faisons pas dans la dentelle, bénissons tout le monde et Dieu reconnaîtra les siens comme l’avait résumé le Baron de Montfort (dit-on) en massacrant sans trop de nuances hérétiques albigeois et bons catholiques. Mais je m’égare.

Moi Pape, comme aurait pu l’écrire Anna Fore, la spin doctor de François Hollande en 2012, je procéderais quand même à un tri sélectif avant d’oindre à tout va. Et dans la benne des déchets ultimes, outre quelques dirigeants qui transforment la Terre en un vaste bourbier, je mettrais sans la moindre vergogne les profiteurs de guerre les plus dégueulasses qui soient, aka les usagers de la plateforme digitale Polymarket.

« The world’s largest prediction market » offre à tous les parieurs du monde entier la possibilité de miser de l’argent sur n’importe quoi de l’actualité : des élections, le mariage ou le divorce de tel ou tel people, le résultat d’un match de Fifa... Inoffensif, me direz-vous. Que nenni. Car les usagers de Polymarket, ce qui les excite, c’est le sang. Le vrai, pas le virtuel. La grande mode en ce moment, sur Polymarket, c’est de miser beaucoup et de gagner gros en pariant sur la trajectoire et l’impact des missiles qui tombent en Iran et sur le nombre de victimes. Si en plus tu as coché le nom d’un dignitaire mollah et qu’il est tué, tu empoches un bonus. Le fondateur de ce machin répugnant, un poupin de 27 ans du nom de Shayne Coplan, est devenu milliardaire sous les vivats.

Alors certes, on est aux États-Unis, the land of opportunity et l’argent n’a pas d’odeur mais quand même. Que penser des quelques chanceux qui ont créé un compte Polymarket la veille de l’attaque US sur l’Iran et ont gagné quelques millions en pariant sur l’heure exacte du premier missile envoyé sur Téhéran ? Que dire lorsqu’on considère que Polymarket compte parmi ses actionnaires principaux un certain Donald Trump Jr, fils de ?

Moi, Pape, je te ferais une razzia sur les comptes de ces mafieux en cols blancs et de ces geeks dépourvus de la moindre conscience pour rebâtir les villes détruites : le pognon pour payer les parpaings et les profiteurs de guerre pour les empiler et gâche bien la colle comme on dit sur les chantiers, sinon ça fait des bulles dans les joints, et le seul qui ait le droit de buller, c’est Léon le quatorzième et buller il a pas trop le temps, avec toutes ces bénédictions à répandre... Finalement, les seuls qu’on peut envier cette semaine, ce sont les quatre astronautes en route vers la Lune. Au moins, de là où ils sont, ils verront notre belle Planète, bleue comme une orange, trop loin pour voir le sang, le bruit et la fureur. Moi Pape, j’aurais bien pris place à bord, histoire de me rapprocher de Dieu et je solliciterais une audience, juste pour lui demander : dites donc, Patron, vous aviez parié combien que ça finirait comme ça ?