Dans quelques jours, le sous-marin nucléaire lanceur d’engin, Le Téméraire, qui vous fait face, prendra la mer. Il disparaîtra dans une discrétion absolue et jouera pleinement, depuis les profondeurs, son rôle de gardien ultime de notre liberté d’action, de notre indépendance. Tout cela, nous le devons à l’engagement continu de mes prédécesseurs, de nos armées, depuis le premier essai nucléaire français en 1960, la première alerte opérationnelle des forces aériennes stratégiques en 1964, la première pierre posée ici même, à l’Île longue, en 1965, et encore la première patrouille du SNLE, Le Redoutable, en janvier 1972. (…)
En février 2020, il y a six ans déjà, fidèle à la tradition républicaine, j’avais exposé les fondements de notre doctrine nucléaire et de sa place dans le monde. Depuis lors, les choses ont changé. Les six années écoulées pour la France et pour l’Europe pèsent comme des décennies. Et les derniers mois comme des années. Nos concurrents ont évolué, nos partenaires aussi. Le monde se durcit et les dernières heures l’ont encore démontré. C’est donc avec beaucoup de gravité que je viens aujourd’hui annoncer à la Nation une évolution à la hauteur de nos défis nationaux et européens. Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire face à la combinaison des menaces et nous devons penser notre stratégie de dissuasion dans la profondeur du continent européen, dans le plein respect de notre souveraineté, avec la mise en place progressive de ce que j’appellerai une dissuasion avancée. (…)
Notre programme national Tritium a été consolidé, nous assurant de notre capacité à poursuivre la production d’armes nucléaires en totale indépendance et autosuffisance. Notre réarmement, vous le voyez, engagé depuis presque dix ans, porte donc ses fruits. Vous en voyez certains effets ici même et l’effort se poursuivra bien sûr symétriquement sur le volet conventionnel. Et pourtant, le contexte que j’ai évoqué au début de mon propos m’amène à une conclusion claire : nous ne pouvons pas nous satisfaire de la trajectoire actuelle. Je dois à la Nation, pour aujourd’hui mais aussi pour l’avenir, l’assurance absolue que notre dissuasion demeurera crédible et qu’au moment des circonstances extrêmes, elle nous soustraira à tout chantage et toute capitulation.
L’évolution des défenses de nos compétiteurs, l’émergence de puissances régionales, la possibilité de coordination entre adversaires et les risques liés à la prolifération, tout cela après un examen minutieux, m’a conduit à cette conclusion. Un rehaussement de notre arsenal est indispensable. (...) La France, depuis le président François Mitterrand, a ainsi abandonné tout concept d’emploi tactique des armes nucléaires et nous n’y reviendrons pas. Dans cette optique d’asymétrie assumée, la France a toujours envisagé pour son arsenal les seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion. Ma responsabilité est d’assurer que notre dissuasion conserve et qu’elle conservera à l’avenir son pouvoir de destruction assuré dans l’environnement dangereux, mouvant et proliférant que je viens de rappeler. C’est pourquoi j’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. Pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur les chiffres de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé. Pour être libre donc, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant. Cette augmentation de notre arsenal en témoigne.