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Comment la culture fait recettes

Culture. Pouvoir d’achat, emploi, écologie : au sortir d’une séquence politique majeure, voici les grands sujets qui ont fait les élections présidentielles, législatives et l’entame du nouveau quinquennat. La culture ? C’est désormais dans les « territoires » que la culture se rêve, se fabrique, se finance… et s’impose comme un acteur économique de poids.

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Comment la culture fait recettes
(Crédit : La Vapeur)

En 2020, la valeur ajoutée de l’ensemble des branches culturelles s’établissait en France à 46,1 milliards d’euros (2,2 % du PIB national). En 2019, 720.700 personnes travaillent dans les secteurs culturels, soit 2,7 % de la population active. Juste après l’audiovisuel (16 %), le spectacle vivant (15 %) en est le second employeur. Touchée de plein fouet par la crise covid, la culture a été fortement soutenue par l’État : en 2020, 856 millions d’euros d’aides spécifiques ont été débloqués, auxquels s’ajoutent l’année blanche pour l’intermittence (949 millions d’euros) et 3,3 milliards d’euros d’aides transversales.

Le plan de relance pour la culture s’établit à deux milliards d’euros avec cinq grandes orientations : restauration du patrimoine, aide au spectacle vivant et aux établissements publics de création, soutien aux artistes et aux jeunes créateurs (emploi, commande publique, renforcement de l’enseignement supérieur culturel), consolidation des filières culturelles stratégiques (presse, cinéma et audiovisuel, livre) et « investissements d’avenir ». En Bourgogne-Franche-Comté, ce sont 27.844.680 euros d’investissement qui sont prévus pour 15 projets ; 3.226.262 euros d’aides aux filières culturelles étaient exécutés fin 2021. De son côté, le conseil régional de Bourgogne Franche- Comté a voté en début d’année 50,33 millions d’euros (soit 3 % de son budget) de crédits d’intervention au titre de « culture, sports et loisirs ».

La culture prend donc toute sa part dans l’économie locale. Car les opérateurs culturels ne peuvent évidemment pas compter sur les seules recettes des billetteries pour faire tourner la machine. Subventions, mécénat, privatisation des espaces, co-production : cela fait longtemps que les administrateurs des lieux culturels ont su diversifier leurs sources de financement.

SUBVENTIONNER POUR ACCUEILLIR

L’Opéra de Dijon (OD), collectivité locale qui chapeaute l’auditOrium et le granD théâtre, outre ses charges de fonctionnement, fait travailler 120 à 130 emplois équivalent temps-plein soit une PME… avec une ambition de service public. Son directeur délégué Bruno Hamard est donc catégorique : « les subventions sont obligatoires pour permettre l’accès au plus grand nombre possibles à nos spectacles », en complément des recettes fournies par la billetterie et les abonnements. Ces subventions représentent 80 % du budget total de 11 millions d’euros de l’OD (60 % ville de Dijon, 11 % région BFC et 9 % État), les 20 % de recettes propres étant abondés pour 10 % par la billetterie - la fréquentation 2021-2022 s’établissant à 53.500 spectateurs, contre 57.300 en 2018-2019 -, la diffusion/coproduction et les mécénat/partenariats représentant eux chacun 4 %.

« La culture, l’art proposent des façons de voir le monde. C’est le partage de quelque chose, c’est quelqu’un qui n’est pas vous mais en qui vous vous reconnaissez. Et c’est d’autant plus nécessaire en période de conflit. », Bruno Hamard, directeur délégué de l’Opéra de Dijon.

Alain Douhéret, responsable du service culturel du Crous BFC renchérit. Établissement public sous tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le Crous en tire la majeure partie de ses financements à côté de subventions (région BFC, Conseils généraux de Côte-d’Or et du Doubs, ville de Dijon) afin de permettre l’accès à la culture qui est, au même titre que l’hébergement étudiant ou la restauration, une mission historique. « Être à l’écoute des étudiants, les faire participer aux projets est notre mode de fonctionnement, appuie Alain Douhéret. Nous avons de plus la chance de pouvoir disposer de deux théâtres universitaire (Mansart/La Bouloie, NDLR) où nous pouvons co-construire des spectacles en association avec des artistes ou des techniciens professionnels » qui apportent leur expertise aux étudiants.

Le Théâtre Dijon Bourgogne (TDB), labellisé Centre dramatique national, ne pourrait carrément pas satisfaire son « cahier des charges » sans financements publics. « Nous sommes une maison de création, rappelle sa directrice Maëlle Poésy. C’est vraiment la spécificité des Centres dramatiques nationaux, c’est aussi pour cela qu’ils sont dirigés par des artistes. Cela signifie s’engager en priorité et en grande majorité dans la programmation sur des objets théâtraux qui n’ont pas encore été créés. » La rentabilité est donc de facto moins assurée qu’avec des pièces déjà éprouvées. « Ces risques financiers sont entre guillemets dans la justification de notre mission de service public, poursuit Maëlle Poésy. Être une structure culturelle subventionnée par l’État permet de présenter à des publics des spectacles ou des objets théâtraux qui ne sont pas attendus ou “pré-pensés” en termes d’attente par les spectateurs. C’est leur faire découvrir des objets artistiques singuliers, renouveler les esthétiques des plateaux. »

L’INDISPENSABLE VOLONTÉ POLITIQUE

(Crédit : ZYLAN NE CHANTERA PLUS-JEAN LOUIS FERNANDEZ)

Bilan : la vitalité du monde culturel repose donc sur un engagement politique fort qui doit savoir financer sans tenir la main des directeurs artistiques. « Les règlements d’intervention de la nouvelle région issue de la fusion de la Bourgogne et de la Franche-Comté ont été revus en prenant dans chaque secteur le plus favorable, précise Nathalie Leblanc, vice-présidente de la région BFC en charge de la culture et du patrimoine. In fine, cela a abouti à +17 % à la fin du mandat précédent pour la culture et le patrimoine. Sur le nouveau mandat, nous restons sur le même niveau, avec une priorité : la culture pour tous et l’élargissement des publics dans un vaste territoire très rural. Quand nous intervenons, nous regardons comment les opérateurs vont chercher le public, travaillent dans la durée et avec des professionnels, une exigence pour nous. »

« Le prix unique du livre est une chance qui évite d’âpres négociations avec les points de vente et protège auteurs et éditeurs. », Lise Casoli, Z’Est Éditions

« Le budget culturel de la ville de Dijon représente un quart du budget total, rappelle pour sa part Christine Martin, adjointe en charge de la culture. Elle est classée parmi les priorités des mandats de François Rebsamen. Cela passe par les grands établissements : les musées, les bibliothèques, le conservatoire, l’Orchestre, l’Opéra… mais aussi par la vitalité des compagnies et des associations. Et cette politique se veut inclusive, ouverte, partagée. La carte culture pour les étudiants, la gratuité des musées et des bibliothèques sont des dispositifs qui y participent. On essaie que chacun se sente concerné, embarqué dans l’histoire culturelle. »

L’engagement financier des élus procède de fait d’une véritable politique publique par et pour les citoyens : « S’impliquer dans une politique culturelle avec l’ensemble des élus pour une communauté urbaine toute jeune comme la nôtre, cela participe à faire territoire, souligne Anne Vignot, présidente de Grand Besançon Métropole. L’idée c’est d’avoir une politique culturelle qui permette de renforcer cette dynamique identitaire. Quand on arrive dans le Grand Besançon, on est face à une politique culturelle qui consiste à mettre en valeur un patrimoine très important, mais aussi dans une approche très populaire de notre culture, pas uniquement concentrée sur les grands équipements. »

« Je suis persuadée que la culture fait partie de notre humanité, poursuit Nathalie Leblanc. Cela fait partie de l’essentiel et c’est ce que nous cherchons à conforter dans les contextes incertains car la culture c’est l’ouverture, le lien avec les autres, la curiosité, c’est être bousculé et c’est l’échange. Voilà pourquoi lorsque la région intervient dans le secteur culturel, il faut qu’il y ait un projet de médiation, cela fait partie du cahier des charges. J’aime l’idée d’une infusion culturelle dans les territoires, que cela reste et évolue. »

« Il faut, en direction des professionnels, une véritable éducation à l’économie de la culture. », Lise Casoli, Z’Est Éditions

Christine Martin renchérit : « Cette volonté de faire de la culture une priorité, c’est une volonté de partage, d’humanisme et de justice sociale. Il est très rare qu’il n’y ait aucune pratique culturelle chez les personnes. Mais permettre l’accès à toute la culture et à tous les arts, pour moi c’est indispensable pour que les citoyens se sentent citoyens du monde. C’est une manière de développer la fraternité. Quand on est capable de partager des émotions, on est capable de se regarder avec plus d’ouverture, c’est la possibilité de développer des imaginaires notamment dans l’enfance, c’est la porte ouverte des possibles. L’éducation artistique dès le plus jeune âge, cela peut permettre aussi une perception de soi-même différente. Et je le crois sincèrement, de développer pour soi-même une identité et une conscience de soi différente. »

« Quelqu’un qui va bien avec lui-même sera quelqu’un qui va bien avec les autres, conclut Anne Vignot. Comme politique, nous devons assurer l’égalité des chances mais aussi le savoir être ensemble. On sait combien ce “savoir être” compte pour la vie professionnelle ; or il se constitue sur la possibilité de se construire soi-même, de se connaître et la culture le permet car elle va chercher en chacun ce qui est notre essence même. C’est une émancipation et une personne émancipée à toutes les chances de réussir et de vivre au mieux et au mieux avec les autres. »

PRIVATISER SANS EXCLURE

Autre source de financement : la privatisation des lieux culturels. La pratique est désormais bien connue et professionnalisée, elle a même son salon : Muséva, dont la prochaine édition aura lieu au théâtre de Chaillot à Paris le 8 novembre prochain. Pour une entreprise, louer pour une soirée tout ou partie d’un musée, d’un auditorium, d’un théâtre… permet de faire du business tout en valorisant son image. Les lieux loués conjuguent, eux, diversification des recettes et ouverture à des publics qui sinon, n’en franchiraient jamais les portes. « Pour une société, un lieu prestigieux comme un musée offre une contrepartie de visibilité, comme pour une collectivité locale un musée actif participe à l’attractivité, confirme Nicolas Bousquet, chef du service développement culturel des musées du centre de Besançon. Mais il ne faut pas le faire au détriment d’autres publics et savoir où mettre le curseur ».

« La question des écritures contemporaines c’est comment armer la pensée des gens au monde et au rêve. La possibilité d’utopie sur les plateaux contre un monde qui est un peu abîmé. », Maëlle Poésy, directrice du Théâtre Dijon Bourgogne

Au Musée des beaux-arts et d’archéologie (MBAA) par exemple, une privatisation s’accompagne obligatoirement d’une visite des collections. À l’Opéra de Dijon, la mise à disposition des espaces (auditorium ou grand théâtre) répond chez les loueurs à des exigences diverses : « Certains viennent pour le lieu et parce que la dimension artistique correspond à ce qu’ils veulent pour leur image, confirme Bruno Hamard. Mais chez certaines entreprises, ce n’est pas anodin et au prestige ils ajoutent un certain engagement sociétal. »

LE MÉCÉNAT, POURQUOI ?

(Crédit : ROBIN - ANTONIN CHARBOUILLOT)

Le secteur privé a en effet sa part dans les actions culturelles. Exemple au MBAA de Besançon, administré en régie directe, où seule une partie des fonds et des dépenses est gérée directement. Il dispose ainsi de 32.000 euros annuels de budget d’investissement dont 5.000 euros pour l’acquisition d’oeuvres. Alors, affirme Nicolas Bousquet, « on ne pourrait pas avoir autant d’ambition sans le co-financement institutionnel et le mécénat. En cas d’opportunité, le budget du pôle culture de la ville vient compléter les crédits du musée mais il faut argumenter. » Ce fut le cas pour l’achat d’une sanguine signé Adam Frans van der Meulen, « Vue de Besançon du côté de Dole » acquise pour 72.000 euros pour laquelle le musée a pu compter sur le Fonds régional d’acquisition des musées (Fram) pour 50 % de la somme mais aussi sur son cercle de mécènes : l’association des amis des musées et de la bibliothèque de Besançon a contribué à hauteur de 11.000 euros, le Crédit Agricole a donné 10.000 euros par le biais de sa caisse régionale et de la fondation Pays de France. Il ne restait donc plus « que » 15.000 euros à la charge de la ville.

Nombreuses sont les entreprises à avoir une politique de mécénat active. Une des raisons en est la fiscalité incitative, encadrée par la loi Aillagon de 2003 : le dispositif permet une réduction d’impôts de 60 % sur le montant des dons effectués en vue de soutenir un organisme ou une oeuvre d’intérêt général. La loi a démontré sa pertinence : quinze ans après sa promulgation, on dénombrait une multiplication des dons par quatre et du nombre d’entreprises mécènes par 12. Mais au-delà des chiffres, le mécénat permet également à l’entreprise de travailler sur sa propre stratégie, ses valeurs et ses missions.


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« L’incitation fiscale n’est pas l’essentiel, relativise d’ailleurs Virginie Taupenot, dirigeante de Co-Alliance et présidente du Club Entreprises et mécénat en BFC. La motivation principale des entreprises est de soutenir des projets d’intérêt général au plus près des territoires et des besoins. La seconde est d’incarner les valeurs d’une entreprise : elle va véhiculer une image différenciée qui sera diffusée en externe, mais également en interne car c’est aussi un levier pour recruter, fidéliser, donner du sens à l’engagement des collaborateurs. »

Si la culture était en tête de l’engagement financier en 2003, depuis 2005 elle vient en second dans les priorités des mécènes après les projets sociaux. « Cela s’explique parce que le mécénat est de plus en plus lié au RSE et à l’engagement sociétal des entreprises. C’est assez récent, c’est plutôt dans les grands groupes, mais on peut supposer que cela sera suivi dans les TPE et les PME », analyse Virginie Taupenot. Dans le secteur culturel, les grands équipements sont mécénés, mais les TPE privilégieront aussi des évènements et projets très locaux, l’ensemble des mécènes jouant aussi, à ce titre, leur rôle de financeurs du territoire.